Après avoir voyagé quelques décennies depuis l’Afrique sub-saharienne la dermatose nodulaire contagieuse ou DNC familièrement appelée dermatose bovine a déjà touché la France en 1992 à la réunion (voir article et source INA). C’est le 29 juin dernier qu’elle a franchi la frontière qui nous sépare du piémont italien pour contaminer la Savoie. L’été fut chaud et sinistre pour les éleveurs savoyards et haut-savoyards qui ont vu la maladie se répandre comme une trainée de poudre et avec elle les mesures sanitaires pour l’enrayer.
La première mesure sanitaire a consisté dans un premier temps à du « dépeuplement », le terme même semble anodin, passif, presque poétique « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » a dit Lamartine. Point de poésie ici, il s’agit de tuer massivement des vaches, toutes les vaches du cheptel si l’une d’elle a le malheur d’être infectée. Ce n’est pas que la maladie soit particulièrement mortelle, seuls 1 à 5% des bovins contaminés pourraient succomber (OMSA Organisation Mondiale de la Santé Animale) mais elle est particulièrement contagieuse et pourrait se répandre comme une trainée de poudre. Elle se transmet principalement par l’intermédiaire d’un insecte piqueur, peu par contact direct entre bovins ou par les équipements. Les savoyards ont vécu la maladie en plein été où les mouches et autres moustiques s’en donnaient à cœur joie. Après s’être étendu à 4 départements limitrophes l’épidémie s’est éteinte à coup d’euthanasies et de vaccin. Car il y a un vaccin, sauf que celui-ci est fabriqué principalement de l’étranger (Afrique du Sud, Hollande) et qu’il met 21 de jours pour apporter une immunité complète. Comme la maladie elle peut incuber jusqu’à 28 jours avant de se déclarer, certains animaux peuvent ne pas être immunisés en dépit du vaccin (source). Dans le doute tuez-les tous.
Pourquoi ne pas avoir prévu que la contamination proche de nos frontières finirait un jour par passer en France et ne pas avoir vacciné à titre préventif ? Pourquoi sachant la contamination présente en Auvergne Rhône Alpes n’a-t-on pas vacciné l’ensemble des bovins français ? Pourquoi ne vaccine-t-on que dans un rayon très limité du foyer de contamination ?
La réponse comme souvent se chiffre comme en espèces sonnantes et trébuchantes. C’est que les vaches vaccinées font perdre à la France son statut « indemne » et qu’elle ne pourra plus le récupérer avant un délai allant jusqu’à 26 mois (source WOAH), rendant dans l’intérim les exportations impossibles ou sérieusement restreintes, un vrai gouffre financier pour la filière.
Sans surprise de nouveaux foyers de contamination sont apparus (point de situation), cette fois dans le sud-ouest et tout s’embrase. On tue des bêtes à la chaine, en Ariège 208 vaches pour une contaminée. L’heure n’est pas à la pédagogie, de toute façon ils ne comprennent rien.
Il n’y a pas de vaccin contre le chagrin de perdre ses bêtes, contre l’injustice, contre l’amertume, contre la colère, contre le désespoir. Les gouvernements passent et ce sont toujours les mêmes diplômés des grandes écoles qui ne croisent des vaches qu’au salon de l’agriculture ou dans les assiettes de leurs restaurants triplement étoilés. Et toutes les couleuvres avalées pendant des années, toutes les promesses non tenues, toutes les authentiques trahisons remontent à la surface et font siffler la cocotte-minute paysanne.
Malheureusement pour eux le monopole de la colère légitime est réservé aux banlieues. Ca pille ca caillasse les policiers, mais vous comprenez, ils sont désœuvrés. C’est sûr que les éleveurs eux ne sont pas désœuvrés, les 35 heures ils les font en 2 jours au même rythme tous les jours et pour un salaire de misère.
Alors le 11 décembre dernier, quand ils se rebellent les paysans ariégeois à Bordes-sur-Arize, on leur envoie des militaires, les gendarmes mobiles, avec leurs centaures, des véhicules blindés de la gendarmerie et tout le stock disponible de grenades lacrymogènes et assourdissantes envoyées à longue distance (150 mètres) par les centaures en tir parabolique guidés par des drones. Tant pis pour les animaux pris dans ces assauts, de toute façon on va les abattre. Quant à la justification de la répression, qu’à cela ne tienne, on invente des éléments violents qui auraient infiltré les rassemblements et le tour est joué. Pourtant, les faits sont là. De nombreuses preuves montrent qu’il n’y avait ni black blocks, ni groupes d’ultra-gauche, ni cocktails Molotov et, contrairement à ce qui a été affirmé, pas de grenades de désencerclement. Le journaliste de Smartrezo, présent en première ligne, peut en témoigner Mais lorsqu’on a la mainmise sur les médias, rien de plus facile que de verrouiller le récit officiel.
On va quand même essayer de retarder les accords du Mercosur, pour éviter de signer la mise à mort de nos éleveurs sous leur nez, en pleine crise. On va attendre qu’ils se calment, qu’ils rentrent chez eux bosser et nettoyer leurs étables vides.
Il semble en effet que l’abattage des troupeaux ait permis de contenir les précédentes épidémies chez nos voisins en Italie, en Turquie, dans les Balkans, difficile de démêler le vrai du faux. Dans tous les cas, si on passe outre et que la contamination s’étend dans les prochaines semaines, le gouvernement aura beau jeu de culpabiliser les éleveurs de s’être battu avec l’énergie du désespoir pour protéger leurs bêtes. Ils se feront traiter d’égoïstes, de mauvais citoyens et on leur collera la responsabilité de l’épidémie sur le dos. Personne ne se demandera si les cadavres de leurs animaux abattus sur place et transportés à l’autre bout de la France pour y être incinérés dans un lieu agréé n’est pas elle-même source de nouvelles contaminations, tout comme la ronde des broutards, ces jeunes veaux destinés à l’engraissement qui sont collectés par des camions qui font la tournée des fermes depuis l’Espagne et l’Italie, très certainement la manière rapide pour la maladie de se déployer en France….
Mais pourquoi ne croit-on plus les politiques ? C’est avant tout une crise de confiance. On ne peut pas impunément promettre, ne pas tenir ses engagements, mentir, voire trahir de façon éhontée et espérer être entendu quand on impose la voix de la raison. Si quelqu’un qui a votre confiance vous explique la raison d’une décision difficile, vous acquiescerez avec le cœur lourd, mais vous saurez au fond de vous, que c’est pour le bien commun et que le soutien de tous, vous est acquis.
Ici comment croire que les politiques veulent le bien des éleveurs quand la seule boussole semble être économique, quand l’Europe s’apprête à clouer le cercueil des éleveurs et d’une partie des agriculteurs avec les accords du Mercosur, quand la cour des comptes avait recommandé dès 2023 de réduire le cheptel, quel heureux hasard (source), quand ils sont sans cesse la cible d’attaque d’écologistes, de végans, d’antispécistes (tiens où sont-ils passés ceux-là) ? Alors non, c’est la goutte d’eau qui fait déborder la super-bassine des amertumes et des désillusions.
De toutes façon avec le Mercosur pas de problèmes, les bovins argentins et brésiliens vont inonder le marché. On abattra toutes les forêts qu’il faudra dans le poumon de la planète pour faire des fermes géantes et inonder l’Europe de bovins bourrés d’antibiotiques et autres produits chimiques. Au diable la santé des consommateurs et la survie de nos éleveurs et de leurs vaches.
Tuez les toutes l’UE reconnaitra les siens